
C'est l'histoire d'un homme qui aimait tant les femmes qu'il avait fait de son engagement féministe la pierre angulaire de sa vie. Il aimait travailler avec elles, y compris sous leurs ordres ; il les jugeait plus courageuses et moins hâbleuses que la plupart des hommes. Les violences à leur égard le mettaient hors de lui. Il pouvait rompre avec de vieux amis s'il décelait chez eux des traces de phallocratie.
C'est l'histoire d'un homme qui aimait une femme en particulier, et ce, depuis le jour où, à peine âgé de 18 ans, il l'avait vue surgir à un meeting contre la guerre du Vietnam. Elle était frêle, ardente, idéaliste, et il avait tout de suite reconnu en elle la flamme qui le brûlait lui-même, les rêves qui le distinguaient des autres, un même goût d'absolu. Leurs amis en furent tout de suite frappés : "Entre ces deux-là, c'était bien plus qu'une romance." Ils haïssaient les conformismes, les sectarismes, les compromis, unis dans la même détestation d'une histoire que la Suède répugnait à solder - celle de ses liens avec l'Allemagne hitlérienne - et de son reliquat néonazi.
C'est l'histoire de Stieg Larsson. Un nom qu'aucun Suédois en âge de lire ne peut plus ignorer et qui pourrait bien rattraper celui d'Astrid Lindgren (l'inventrice de Fifi Brindacier) au panthéon des auteurs suédois les plus lus dans le monde. Après avoir inondé la Suède (9 millions d'habitants) de 2,5 millions de livres, sa trilogie de romans policiers publiés sous le titre de Millenium est en train de conquérir tous les continents.
Les pays nordiques ont succombé en un éclair, la France aussi, où la diffusion approchera bientôt, chez Actes Sud, le million d'exemplaires. La vague déferlera à l'automne sur l'Amérique et Hollywood dresse l'oreille. L'auteur, hélas, n'en a rien su, victime d'une crise cardiaque peu après avoir rendu son manuscrit. Et sa compagne de trente-deux ans, Eva Gabrielsson, indissociablement liée à l'écriture des livres, a été éclipsée par des règles d'héritage impitoyables et une famille peu scrupuleuse. C'est donc aussi l'histoire d'un scandale qui bouleverse la Suède, navrée que la success story d'un des grands best-sellers de son histoire soit entachée par une sordide querelle de famille.
Partir sur les traces de Stieg Larsson dans un Stockholm lumineux, goûtant aux premières douceurs du printemps, revient à plonger dans Millenium. Un ami de l'auteur donne rendez-vous au Cafe Anna, grand comme un mouchoir de poche, où se réfugie le héros du livre, page 21 du tome 1. Un collègue préfère les locaux d'Expo, le magazine antifasciste qui a fortement inspiré le mensuel Millenium, au centre de l'intrigue. Eva Gabrielsson propose, elle, de parcourir à pied le quartier de Södermalm, mixte, bigarré, où Lisbeth Salander (la stupéfiante, décoiffante, improbable héroïne) a élu domicile.
A travers ces conversations se dessine peu à peu la personnalité de Stieg Larsson. Un journaliste généreux et bohème, aussi désargenté que peu carriériste, qui mit dans son oeuvre de fiction écrite les deux dernières années de sa vie la somme des expériences acquises au cours des quarante-huit premières. "Ce sont bien plus que des romans policiers, insiste Eva, sa compagne. On y retrouve les valeurs héritées de son enfance, ses engagements, sa conviction que les individus peuvent trouver en eux-mêmes la force de changer leur destin. Et c'est sa voix que l'on entend. Ce talent de conteur que partagent les gens du Nord et qui conduisait Stieg à nous passionner, nous faire rire, vibrer, par ses milliers d'histoires."
Né en 1954 à Umea, une petite ville située à 700 km au nord de Stockholm, d'un couple d'adolescents, le petit Stieg fut confié très tôt à ses grands-parents maternels, qui habitaient encore plus au nord, en pleine forêt, dans une cabane en bois. Il y passera neuf ans, choyé, libre, allant à l'école à ski de fond. Militant communiste, le grand-père avait été enfermé dans un camp, entre 1939 et 1940, puis, après la guerre, s'était retrouvé sur une liste noire et avait perdu son travail, vivant de la pêche, de la chasse et de petits travaux fermiers. A sa mort, l'enfant retrouve des parents qu'il n'appelle que par leurs prénoms, découvre son jeune frère, et une nouvelle école où il se sent perdu. Sept ans plus tard, il quitte la maison.
Il rêve de devenir journaliste, écrit de la science-fiction dans un fanzine et inonde le journal local de critiques de films et de livres. Il commence aussi à se documenter sur les groupuscules néonazis qui lui font horreur. Vite, les deux jeunes gens partagent un appartement, font du stop vers Paris, et décident d'habiter Stockholm, où Eva suit des études d'architecture et où Stieg obtient, en 1979, un emploi à l'agence de presse TT. Il y restera vingt ans. Il voyage en Afrique, se passionne pour le régime du premier ministre de la Grenade Maurice Bishop, écrit sur de nombreux sujets, de l'astronomie à la politique, des affaires militaires aux mafias diverses. Et, bien sûr, enquête sur l'extrême droite, devenant un spécialiste respecté.
Il collabore à la publication britannique antiraciste Searchlight, qui recherche son expertise. Et il participe, en 1995, à la création d'Expo, une fondation qui, en plus d'un magazine inspiré de Searchlight, organise des recherches, débats, enseignements pour combattre l'extrême droite. Ce qui implique des nuits de travail (avec café et cigarettes, Larsson est insomniaque), des conférences, à Londres pour Scotland Yard, à Berlin, Genève, Tel-Aviv. Ce qui signifie aussi une habitude du secret - il reçoit de nombreuses menaces -, l'absence du nom de Larsson à l'adresse du couple, le renoncement au mariage pour éviter de figurer sur des registres officiels.
Architecte, Eva Gabrielsson collabore à un projet de Ricardo Bofill à Södermalm, est nommée conseillère au ministère de l'environnement, démissionne pour se lancer dans l'écriture d'un livre ambitieux sur la planification des villes, avant de devenir consultante. La décision de Stieg de se consacrer à plein temps à Expo est risquée, mais Eva assume, soutient, protège, et règle les factures d'un compagnon réfractaire aux formalités.
En 1997, Stieg entame l'histoire d'un vieil homme qui reçoit une fleur mystérieuse à chacun de ses anniversaires. "Et après ?", demande Eva. Après, plus rien. Jusqu'à l'été 2002 où, dans une cabane au bord de l'eau, Stieg reprend le récit, premier chapitre de Millenium. Et amorce l'aventure. Sans plan. Sans recherche historique. Sans enquête. "Il avait tout en tête, dit Eva. Nous avions déjà croisé les personnages, Stieg avait rencontré ces situations au cours de ses reportages, nos vies s'y entremêlaient. "Tu veux savoir ce qu'a fait Lisbeth aujourd'hui ?", me demandait-il le soir. On discutait, le puzzle prenait forme."
Trois tomes voient le jour en deux ans. L'éditeur Norstedts est euphorique. On n'avait jamais vu un nouvel auteur apporter d'emblée trois livres aboutis. Millenium promet de frapper un grand coup. Stieg se met à rêver aux changements que Millenium (il a prévu 10 tomes) apportera dans leur vie. Les droits reviendront à une société à créer avec Eva, qui leur permettra de ne plus travailler qu'à mi-temps et de consacrer le reste du temps à écrire. Ils finiront de payer le petit appartement acquis à Stockholm et achèteront un cottage au bord de l'eau, dont ils dessinent les plans. Les revenus du quatrième tome iront à la fondation Expo. Ceux du cinquième à un foyer pour femmes battues...
Le 9 novembre 2004, après avoir gravi les sept étages qui mènent à Expo à cause d'une panne d'ascenseur, Stieg Larson s'écroule. "Mais je dois travailler !", dit-il dans un dernier souffle. Eva arrive trop tard. Les obsèques réunissent plus de deux cents amis, journalistes, militants des droits de la personne. Tous sous le choc. L'éditeur aussi est désorienté et s'adresse naturellement à Eva. "Bien sûr qu'on continue !", dit-elle, décidée à faire respecter l'esprit et les idées de son compagnon. Un juriste de la maison d'édition lui fait cependant comprendre que la société que Stieg désirait créer n'a pas vu le jour et qu'elle devra composer avec son frère et son père, seuls héritiers.
Eva ne comprend pas tout de suite. La voilà pourtant rayée en une seconde de l'aventure Millenium. L'éditeur ne veut plus avoir affaire qu'aux héritiers officiels, qui habitent loin de Stockholm, ignorent tout de la philosophie et des intentions de Stieg, et rejettent soudain les appels d'Eva. Sauf pour lui faire un chantage : si elle veut garder son appartement, il faudrait qu'elle livre l'ensemble de la documentation de Stieg ainsi que son ordinateur, supposé contenir les 200 premières pages d'un quatrième tome... De l'or en barre. Eva refuse, l'ordinateur n'appartient-il pas à Expo ? Et la loi suédoise ne protège-t-elle pas les sources des journalistes contenues dans leur portable ?
Les livres de Stieg Larsson sont apparus dans les librairies de Stockholm sans qu'Eva Gabrielsson en soit informée. Le tournage d'un film avec de grands acteurs suédois a eu lieu sans qu'on lui ait rien demandé. De curieux changements ont été faits dans les livres, sur lesquels elle n'a eu aucun mot à dire. Et la famille Larsson, qui vient de renoncer officiellement à l'idée d'un quatrième tome, ne répond pas à sa proposition de gérer, même gratuitement, les droits intellectuels de Stieg.
Annick Cojean
LE MONDE | 22.04.08
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